Date : 15/11/2018
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17 juin 2018 Rédaction Imprimer

Entretien avec Abdelkader Djeflat, membre du Comité constitutionnel du Réseau mondial d’excellence GLOBELICS

Abdelkader Djeflat, une sommité mondiale dans le domaine de l’innovation, évalue dans cet entretien le système national d’innovation qui demeure, selon lui, « toujours peu performant en matière d’innovation technologique ». Pour lui, l’Etat a un rôle vital à jouer dans la dynamique de l’innovation. Il doit surtout « orchestrer la commande publique des produits technologiquement avancés produits au niveau national ».

N'tic : Vous êtes le vice-président du réseau international de chercheurs et scientifique GLOBELICS. C’est quoi, concrètement, le GLOBELICS ?

Abdelkader Djeflat : Oui, j’ai été pendant six ans à peu près Vice-Président. Depuis, j’ai été désigné à une fonction encore plus élevée. Je suis l’un des cinq membres du Comité Constitutionnel. Je représente l’Afrique Monde Arabe. Les quatre autres sont des sommités : Lundvall (Europe) Dick Nelson (Amérique) Judith Sutz (Amérique Latine) et Shulin Gu (Asie). Le Comité Constitutionnel est la plus haute instance de Globelics.

Globelics (www.globelics.org) veut dire en Anglais “Global network on the Economics of Learning, Innovation and Competence building Systems”. C’est un réseau Réseau mondial d’excellence qui s’occupe des questions de recherche sur les systèmes d’apprentissage (learning), de l’Innovation et de la formation des compétences. Il est composé de plus de 2000 chercheurs venant des cinq continents ; Ce sont des économistes en grande partie mais on y trouve également d'autres spécialistes des sciences sociales : sociologues, science du Management, sciences politiques, technologues qui se concentrent sur la manière dont l'innovation et le renforcement des compétences peuvent contribuer à un développement économique, durable et inclusif et à la compétitivité des entreprises.

N'tic : Vous estimez que près de 80 % des travaux de recherche de classe mondiale proviennent du réseau GLOBELICS. Comment un pays comme l’Algérie peut-il tirer profit de ce réseau mondial ?

A.D : En effet le réseau a voulu dès le départ être un réseau d’excellence et il a été créé par les chercheurs mondialement connus qui sont à la frontière de la connaissance. On peut citer quelques noms à titre d’illustration : Dick Nelson, Bengt Ake Lundvall, Luc Soete, Christopher Freeman. La barrière d’entrée était dès le départ très haute. Le réseau a réussi ainsi à attirer que des chercheurs soit de classe internationale soit de jeunes chercheurs et doctorants très prometteurs. Sur la question des liens « Innovation et Développement », c’est la référence. Vous prenez n’importe quel travail (article et ouvrage), vous verrez que plus des trois quarts des auteurs cités sont soit membres actuels soit sont passés par Globelics. C’est donc sans hésitation que j’ai donné ce chiffre.

Plusieurs avantages pour un pays comme l’Algérie : d’abord bénéficier des résultats des travaux : il faut savoir que depuis 2003, le réseau a orienté tous ses efforts vers les pays du Sud grâce au travail décisif de certain membres très actifs au sein du Conseil Scientifique. Il faut saluer pour cela le travail inlassable du Pr Mammo Muchie et nous y avons également contribué de notre côté. En parallèle des travaux scientifiques, il y a également « les rapports thématiques » à destination des décideurs publics que nous produisons tous les deux ou trois ans. La raison d’être de ces rapports, c’est de transformer les résultats scientifiques en recommandations immédiatement applicables dans des échéances de courte, moyenne et longue durée.

On les appelle « Thematic Report » c’est-à-dire des rapports à thème, nous en avons produit cinq et le 6ème est en cours. Globelics peut contribuer à améliorer le niveau de la recherche : pour cela, il y a nécessité de permettre à plus de chercheurs algériens et notamment les jeunes de participer à ses conférences. La prochaine Conférence internationale qui est la 16ème aura lieu au Ghana du 24 au 26 octobre 2018. Globelics organise par le biais de ses antennes des conférences régionales (il a cinq antennes : en Afrique, (africalics) en Asie (Chinalics et Indialics) en Amérique Latine (Lalics) et une en Europe (Eurolics) beaucoup d’évènements. L’Algérie a bénéficié de deux évènements importants. Le premier c’est l’organisation de la 2ème Académie Africalics qui a eu lieu à Alger du 16 au 28 Avril 2013 qui a permis à une dizaine de doctorants algériens de participer et d’améliorer leur niveau. Le deuxième, c’est la 3ème conférence panafricaines qui a eu lieu à Oran en partenariat avec l’Université d’Oran2 et qui eut lieu du 27 au 29 Novembre 2017. Pour trois jours, l’Algérie a été la « capitale du savoir et de l’innovation » de l’Afrique : 30 pays représentés de tout le continent et près de 100 chercheurs Africains et non africains présents. Parmi les invités, quelques stars du domaine comme David Kaplan, Edward Lorenz, Mammo Muchie etc. Plusieurs chercheurs algériens et doctorants ont participé et ont vu le niveau des chercheurs et ont saisi l’occasion pour s’affiler dans des réseaux. Comme autre retombée, l’université d’Oran 2 a été choisie comme point focale pour toutes les activités de Globelics/Africalics se déroulant en Afrique du Nord.


N'tic : Qu’est ce qui a changé depuis le colloque très médiatisé tenu à Alger fin 2013 autour de la thématique « Emergence des systèmes d’innovation en Afrique : modèles, trajectoires et défis » ?

A.D : Les quatre dernières années ont vu quelques changements. Tout d’abord, l’innovation est devenue maintenant un thème central dans toutes les questions du développement et de la compétitivité des entreprises. Il n’y a pas un seul rapport, une seule rencontre, une seule déclaration ou programme qui n’intègre pas la question de l’innovation. Ceci est d’autant plus facile que comme l’écrivait Schumpeter (1929) qu’elle n’est pas que technologique, elle est organisationnelle, financière. On parle de plus en plus de l’innovation sociale. L’explosion du numérique a très certainement fait accélérer ce processus. On est également entré de plain-pied dans la phase de réalisation des Objectifs du Développement Durable (ODD) avec les différents COP (COP21, 22 et 23). Ces ODD demanderont de la part des Etats et des entreprises des efforts énormes et surtout des capacités d’innovation très importantes qui ne sont pas disponibles en ce moment dans les pays du Sud. J’ai fait partie du groupe des experts récemment réuni par l’ONU (la Joint Inspection) à Genève du 09 au 13 Avril 2018 pour poser la question des stratégies et politiques que les pays du Sud doivent concevoir à l’horizon 2030. Nous avons débattu pendant cinq jours la question des défis que cela pose aux pays en développement et bien sûr comment développer les capacités d’innovation pour faire face à ces échéances. Plusieurs conclusions et recommandations ont été faites et des scénarios possibles envisagés.

N'tic : Le gouvernement a-t-il changé de perception sur la question de l’innovation ?

A.D : Ce qui est clair, c’est que les décideurs sont plus sensibles et conscients des défis que cette question pose à l’économie nationale surtout dans un contexte de raréfaction des revenus pétrolière où la diversification économique est une donnée centrale de survie. C’est également lié à la question de la réindustrialisation du pays qui est doté d’immenses richesses naturelles qui n’attendent qu’à être transformées et aussi à la nécessité impérative d’être présents sur les marchés mondiaux. Il n’est plus possible de retourner au modèle de l’import-substitution classique : la réalité et les connaissances ont changé : il s’agit de réfléchir à une combinaison de modèles que nous avons étudiés de près dans nos travaux en imaginant des solutions nouvelles et novatrices.

Depuis que nous avons étudié le système d’innovation en 2006, il y a eu une évolution au plan institutionnel et notamment les lois. La loi de 1998 avait montré ses insuffisances et qu’elle était plutôt une loi sur la recherche. La loi du 30 Décembre 2015 a tenté de corriger le tir : elle apparaît en effet plus orientée vers l’innovation notamment en permettant à l’entreprise d’être partie prenante de la stratégie d’innovation mise en place.

Loi de finances 2018 (PLF 2018), et ce, en application de la nouvelle loi d'orientation sur le développement de la Petite et Moyenne entreprise (PME) promulguée en début 2017 prévoit la promotion de l`innovation et le renforcement des compétences et des capacités managériales des PME.

N'tic : Comment jugez-vous le système d’innovation en Algérie ?

A.D : Nous avons eu l’occasion de faire l’évaluation du système national d’innovation à deux reprises : en 2006 et en 2013 en utilisant une approche par l’industrie. Si beaucoup d’ingrédients ont subi des mutations individuelles positives, le système d’innovation reste toujours peu performant en matière d’innovation technologique. Les problèmes de coordination et de gouvernance du système qui en font un véritable système sont toujours là. Des acteurs importants de ce système évoluent toujours en marge : l’entreprise d’une manière générale et l’entreprise privée en particulier, l’université, la diaspora qui peut être d’un apport inestimable en ajoutant les femmes et les jeunes.

N'tic : Faut-il surtout compter sur les pouvoirs publics pour impulser l’innovation en Algérie ?

A.D : Les pouvoirs publics ont un rôle vital à jouer dans cette phase de démarrage de la dynamique de l’innovation. D’abord en soutenant la recherche fondamentale et la recherche appliquée dans certains secteurs vitaux ou stratégique comme dans d’autres pays avancés comme les Etats Unis. Pour cela les investissements doivent connaître un bon quantitatif appréciable : les objectifs de 1% du PIB initialement fixés et non atteints doivent être revus à la hausse. Un contrôle plus strict et rigoureux et l’évaluation doivent bien entendu, accompagner cet effort. Mais l’effort public ne devrait pas s’arrêter là.

L’Etat doit également orchestrer la commande publique « public procurement » des produits technologiquement avancés produits au niveau national : c’est pour suppléer à la défaillance du marché qui peut ne pas réagir favorablement ou ne pas exister ou pour d’autres raisons qu’il serait long de détailler ici. La commande publique du produit ou du nouveau process prendrait ainsi le relais jusqu’à ce qu’une demande privée du marché commence à s’exercer. Or en matière de commande publique, qui pourtant est une économie à dominante publique l’Algérie qui a fait un progrès important ces dernières années en la matière est encore à la 94ème place (elle était à la 137ème place en 2012-2013) sur 137 pays selon le Rapport de la Compétitivité mondiale de 2017-2018. L’Etat reste le principal régulateur de l’impulsion de l’innovation.

Cependant, on ne peut pas attribuer l’effort d’innovation à l’Etat seul. En fait la dynamique d’innovation ne peut réussir que si elle est exportée par l’entreprise privée en particulier. Les pays qui sont maintenant à la tête en la matière ont 60% à 80% de leurs entreprises innovantes et en particulier les PME. De même, le potentiel des chercheurs est situé dans les entreptises, c’est-à-dire sur financement privé (bien entendu avec des fonds de soutien public) et non pas dans les universités ou centres de recherche étatiques.

N'tic : Comment percevez-vous le bouillonnement du monde du numérique et les startups qui portent des projets innovants en Algérie ?

A.D : Ce bouillonnement selon votre propre expression est tout à fait normal. Il faut peut-être revenir à la conférence de 2013 où nous avons attiré l’attention sur le fait que les Systèmes nationaux d’innovation (SNI) tels que pratiqués dans les pays avancés et notamment les pays scandinaves ne conviennent pas à cent pour cent aux réalités des pays du Sud comme l’Algérie. La deuxième idée c’est qu’il ne faut attendre l’avènement d’un SNI complet et parfaitement opérationnel pour entrer dans l’univers de l’innovation. On peut impulser l’innovation dans des secteurs spécifiques qui pour des raisons historiques en matière d’innovation (le cas de l’industrie pharmaceutique en Algérie) ou bien sur des territoires bien déterminés. C’est dans ce contexte conceptuel qu’est née la notion de clusters. J’ai moi-même recommandé dans le rapport que j’ai fait aux autorités de promouvoir les clusters. Les technopoles tels que Sidi Abdellah sont des solutions lourdes et qui prennent du temps.

L’autre réalité, c’est l’influence des expériences américaines réussies comme la Silicon Valley et qui ont donné naissance à des startups qui sont devenues des géants (Google, Facebook, Amazon etc.). Les start-ups sont justement un moyen pour valoriser rapidement d’une manière efficace une idée innovante. Et les jeunes sont porteurs d’idées et de projets innovants surtout dans ou par le biais du numérique: ils peuvent constituer immédiatement leurs entreprises et aller sur le marché.

Les fablabs, l’impression en 3D, les objets connectés, l’internet des objets sont tous des éléments qui révolutionnent la manière de faire et accélère la valorisation et la concrétisation d’idées innovantes. Nous menons d’ailleurs dans le cadre du réseau Maghtech (Maghtech.org) que je préside un travail sur l’Algérie dans la quatrième révolution industrielle.

Cependant, on a vu comme la vague du « dot. Com » a subi un revers dans le monde il y a quelques années avec des faillites en masse. Souvent l’éco-système n’était pas à la hauteur des idées qui mènent à une entreprise durable et compétitive. C’est ce qu’il faut regarder de près. Un travail que nous avons fait dans le cadre du PNR (domicilié au CREAD) et qui a donné lieu à un ouvrage publié a montré que des clusters sont en train d’émerger d’une manière spontanée en Algérie : comme le cluster électronique à Bordj Bou Arreridj et à Sétif. C’est ce mouvement qu’il faut étudier en profondeur pour l’accompagner et le renforcer.

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