Date : 23/09/2020
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Djaoued Salim Allal : « Il faut absolument laisser le privé investir sur les idées »

Économie numérique, économie du savoir ou de la connaissance, startup, incubateur… autant de vocables qui reviennent dans le discours de certains membres du Gouvernement. D’ailleurs, de cette « économie », la nouvelle équipe gouvernementale fera l’un des trois grands axes de son plan d’action. Qu’en est-il exactement ? Le vice-président du Forum des Chefs d'Entreprise, M. Djaoued Salim Allal, a bien voulu répondre aux questions de N’TIC Magazine. Des définitions, des éclairages, des critiques, des recommandations et – pour mieux cerner un sujet vague et d’une actualité brûlante –  un peu d’histoire n’a pu que s’imposer. 

 

N’TIC Magazine : On parle beaucoup de cette notion qu’on a du mal à cerner convenablement : l’économie numérique. En des termes simples, de quoi s’agit-il exactement ?

DjaouedSalim Allal: L’économie numérique, c’est tout ce qui s’est fait dans une économie normale et qui se fait dans le monde virtuel et sur le net. Un journal physique devient un e-journal, un commerce devient un e-commerce… Les transactions sur les plateformes numériques sont plus rapides, plus transparentes et on n’a pas besoin de se transporter ou de se déplacer pour les effectuer. Cela, c’est bien entendu le principe de base. En d’autres termes, l’économie numérique, c’est une transformation et une numérisation des métiers traditionnels.  Elle est basée sur des fondations qui sont les infrastructures numériques sans lesquelles on ne peut pas construire une économie de ce genre. L’on parle de tout ce qui Datacenter, réseaux, internet, interconnexions… On appelle cela la communication de bout en bout à travers le net. Et au milieu, il y a bien sûr des acteurs qui font partie de cette économie et qui – aussi – la font. Ils construisent des plateformes, développent des logiciels, font de la cybersécurité… Infrastructures et acteurs constituent bien évidement la filière de l’économie numérique que l’État algérien n’a malheureusement que trop négligée. Il (l’État) n’a ni pu ni su construire cette filière. Du coup, si demain on veut faire une transformation numérique du pays, on sera confronté à de sérieuses difficultés. Et si on n’organise pas cette filière autour de tous les métiers du numérique, on n’aura pas cette chance de voir émerger des champions qui sont d’une importance capitale. Non seulement ce sont eux qui vont porter les technologies du savoir, mais ça sera à eux de recruter les techniciens et les ingénieurs qui sortent de nos écoles et de nos universités. Et sans lesdits champions, toute cette matière grise quittera le pays, car le monde entier en est demandeur. Donc créer la filière numérique et des champions du numérique, c’est aussi faire l’ancrage des talents en Algérie. N’oublions pas aussi que l’ingénieur d’aujourd’hui est le cybergendarme de demain. C’est dire qu’il y va aussi de notre souveraineté.

E-commerce, e-presse, e-paiement… Un projet grandiose allait englober tout cela : e-Algérie. L’on sait aujourd’hui que c’est tombé à l’eau. Pourquoi à votre avis ?

L’e-Algérie était un projet ambitieux décidé en 2009. Le but était la numérisation totale de l’Algérie dans une période de 4 à 5 ans, et ce, à travers la pénétration internet dans tous les foyers, la création  des plateformes, des Datacenter ainsi que d’autres acteurs à même de créer l’écosystème adéquat. Mais, au vu de certains changements sur lesquels il serait inutile de s’étaler, la stratégie de la numérisation a également changé. Celle-ci a été confiée principalement à des entreprises publiques, à savoir les opérateurs qui dépendaient du ministère de la Poste et des Technologies de l’Information et de la Communication. Portant le programme e-Algérie, je le redis encore, était très ambitieux. Il visait non seulement de réduire la facture numérique et réaliser de la croissance, mais aussi à faire émerger des pôles d’excellence. On aurait aimé si cette initiative avait abouti et avait permis l’émergence de champions du numérique, mais, malheureusement, le constat est là : il y a des choses qui ont été faites et d’autres qui ne l’ont pas été. En tant que professionnel du numérique, j’estime qu’on a été marginalisé de cette politique et qu’on n’ait pas suffisamment investit sur nous, ni construit autour de nous.

Autre notion qui revient à chaque fois et dont le Gouvernement fait un cheval de bataille : l’économie du savoir ou de la connaissance…

En fait, le support principal de l’économie du savoir c’est le numérique. Il est aussi à noter que la transversalité de cette économie permet d’attaquer et d’optimiser beaucoup les secteurs, si ce n’est pas tous les secteurs. L’économie du savoir favorise le savoir-faire au détriment de l’économie traditionnelle basée sur le « matériel ». En d’autres termes, l’économie du savoir est une économie fondée sur l’immatériel qui, lui, a pour base l’élément humain. Aujourd’hui, les ressources et les intelligences humaines dont dispose l’Algérie sont énormes. Ce sont des ressources inépuisables et infinies, qui peuvent se multiplier sans cesse. Autant donc les utiliser à bon escient.

N’est-ce pas que, sur le terrain, on est loin de cet idéal ?

C’est parce qu’on a négligé un certain nombre de préalables d’une économie de ce genre. On a favorisé une économie ayant pour base la rente, et non pas l’intelligence. On a produit pour maintenir certains équilibres précaires et on a fait fuir toute forme de créativité. Je crois que, présentement, on se rend compte de cette erreur, puisque il y a une volonté de favoriser l’intelligence d’une manière permanente. On ne peut, en guise d’exemple, que se réjouir de la création du ministère des Micro-entreprises, des Startups et de l’Économie du savoir. Cela permet un peu de voir quelle importance donne le Gouvernement et le président de la République à cette économie, ainsi que d’avoir une meilleure idée quant à la feuille de route tracée. Il y a une vraie prise de conscience, à condition bien sûr que tout cela soit fait avec les opérateurs économiques, car ce sont eux qui « incubent » et qui vont transformer ces idées en réalités économiques, donc en une réelle croissance.

Dans la foulée, on parle aussi des startups qu’on a du mal à distinguer des autres entités économiques : TPE, PME, PMI…  Y a-t-il un moyen de le faire sans trop d’ambigüité ?

Une startup, aujourd’hui, est définie sur la base de quatre critères.  D’abord, il faut que ça soit une idée innovante. Mais il faut bien faire attention : il n’est pas obligatoire que ça soit une nouvelle invention. Elle peut être importée et adaptée à un domaine précis.  En deuxième lieu, une startup n’a pas un business model. Le troisième critère, qui est très important, c’est le mode de financement. Le financement d’une startup est permanent et suppose énormément de risques. Le quantième critère est qu’une startup doit être en croissance permanente.

« Définir » l’innovation, faire la nomenclature des business models existants, décider du genre de croissance qu’on attend d’une startup (à un chiffre ou à deux chiffres) et arrêter une fourchette en matière de financements, ce sont là les prérogatives du ministère en charge des startups qui est sûrement en train de travailler à l’élaboration d’un modèle précis. Cependant, il est important de ne pas s’atteler à encadrer et à réglementer tout cela, parce qu’importer des modèles peut ne pas être bon pour nous. Il serait mieux d’essayer de réguler sur la base de ce qui existe chez nous.

S’agissant justement des financements, n’est-ce pas là le plus grand problème auquel les startups auront à faire face ?

Les financements tels qu’envisagés actuellement, sont voués à l’échec. Ce qu’il nous faut, ce n’est pas un fond dédié aux startups, mais des capitaux-risqueurs. Il faut absolument laisser le privé investir sur les idées. Un fond de garantie pour financer des startups, avec des banques existantes, lesquelles ont le même comportement depuis des années, est un non-sens. Déjà, les banques sont frileuses. Il est tout simplement impossible de leur demander d’investir sur des startups, puisque, encore une fois, on ne connaît pas leur business models. Une startup peut, entre autres, être boulimique en financements. Donc, en la matière, il nous faut des modes agiles. Or, les anciens modèles et mécanismes ne sont pas adaptés à ce genre d’entreprises.

Il ne serait pas justement temps de procéder à la réforme bancaire qui est la mère de toutes les réformes économiques ?

Effectivement. À l’heure actuelle, toutes les réformes auxquelles on peut procéder vont se heurter à un vrai barrage qui est la banque. Sans un système bancaire répondant aux nouvelles exigences économiques et, aussi, sans la convertibilité du dinar, il nous sera difficile, voire impossible, d’avancer. Prenons un exemple : partout dans le monde, on applique un taux d’intérêt de 1% pour les crédits d’exploitation, et, chez nous, on tourne à 7 et à 8%, ce qui est vraiment exagéré. Il faut donc qu’il y ait une profonde réforme à même de libérer les énergies et de réaliser de la croissance.

Et pour la convertibilité du dinar, n’est-elle pas la condition sine qua non pour une startup qui peut se vendre ailleurs ?

Bien évidemment ! Aujourd’hui, une startup doit être complètement ouverte. D’autant qu’elle utilise le digital et l’économie numérique, son e-paiement doit être libre et elle doit pouvoir recevoir de l’argent de l’extérieur et aussi pouvoir en verser. Je connais une startup, dont je ne citerai pas le nom, qui voulait investir dans 12 pays africains, mais, à cause des contraintes bancaires, elle s’est installée en France. Cela veut dit que les dividendes vont aller vers ce pays.  Les promoteurs sont pourtant des Algériens et la startup est algérienne. Malheureusement, l’écosystème financier ne lui permet pas de s’épanouir chez nous. On campe sur des reflexes socialistes. On pense que l’Algérien est là pour dépenser des euros, alors que normalement lui aussi devrait en gagner et en faire gagner à son pays. Il y a des jeunes qui montent leurs sociétés virtuelles ailleurs, ils ont leurs comptes bancaires, ils font du développement pour le compte de Google ou autre, ils font des bénéfices… et l’argent ne vient même pas ici, parce que si jamais ils s’amusent à transférer un peu de leurs gains dans leur pays, ils seront « matraqués ».

Un autre concept qu’on a du mal à saisir : incubateur. Comment ça marche ?

Pour faire simple, un incubateur, c’est une sorte de boite qui reçoit des intrants (les idées) et d’où sortent des entreprises créatrices de richesses. C’est tout un écosystème à l’intérieur. Il offre une ambiance et un climat qui permettent que l’idée germe convenablement. Je dirais qu’un incubateur, c’est comme une mère qui accompagne son bébé jusqu’à ce qu’il puisse marcher et voler de ses propres ailes.   

Là aussi, on sent que l’État joue au « papa protecteur » en voulant procéder lui-même à la création et au financement des incubateurs…

C’est bien le cas. L’initiative « étatique » de créer des incubateurs a été déjà prise à travers la construction de la fameuse ville intelligente de Sidi Abdallah. Encore une fois, on revient au problème initial : on prend une initiative, mais on néglige le volet évaluation. Le cyberparc de Sidi Abdallah a produit combien de startups ? Il en a incubé combien? Combien de réussites a-t-on enregistré ? Combien d’échecs ?... Toutes ces informations, non-disponibles malheureusement, auraient été très importantes pour avoir une meilleure idée quant à l’écosystème. Aussi, faut-il le noter, il y a des écosystèmes qui ont tendance à se spécialiser. Sidi Abdallah, en guise d’exemple, s’est spécialisé dans les technologies de l’information et de la communication. Il nous faut donc d’autres incubateurs qui seront spécialisés dans d’autres métiers, d’autant que la startup est transverse et touche à tous les domaines d’activité. Ce n’est pas parce que c’est une startup qu’elle est forcément dans les TIC.

Donc le ministère de l’Agriculture, par exemple, peut créer lui-même ses propres incubateurs ?

Mais bien sûr ! Ce qui est aussi le cas des autres secteurs. Les incubateurs peuvent être spécialisés dans un domaine ou un dans ensemble de domaines. Il y a même des pays entiers qui ont fait le choix de la spécialisation, à l’instar des États-Unis qui excellent dans la finetech et l’Angleterre dans l’agritech.

Et puisque le rêve est toujours permis, l’Algérie peut-elle prétendre à une quelconque spécialisation en vue d’aller vers l’excellence ?

Les potentialités de l’Algérie sont vraiment immenses, à condition qu’on encourage les incubateurs privés. Il faut absolument respecter la règle des 20/80 (20% d’étatique et 80% de privé). Car une start-up est d’abord une action économique qui va avoir une croissance, qui va générer de la valeur ajoutée, qui va s’exporter. Une startup est loin d’être une action politique et moins encore une action sociale, sinon on va rééditer l’Ansej. La startup, étant d’abord de l’innovation, il faut l’éloigner de toute démagogie et de toute complaisance. C’est ainsi qu’on peut réaliser les résultats escomptés. 

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