Date : 10/12/2019
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27 novembre 2019 Samir Roubahi Imprimer

[Billet] : Tous Innovateurs, vraiment ?

Voilà un thème très à la mode que nous avons consommé à toutes les sauces depuis plus de deux décades : innovation, entrepreneuriat, startups…

 

Il ne se passe pas une semaine sans qu’on entende parler d’un évènement autour de l’innovation, qu’il soit organisé par une entreprise privée, par une institution publique ou par un organisme international : Startup Weekend, Nasa International Space Apps Challenge, Hult Prize, Hajj Hackathon,… pour ne citer que quelques-uns. Pour tous ces évènements où l’âge moyen des participants n’excède pas 22 ans, il s’agit d’annoncer l’idée de projet la plus innovante.

Et pas un seul discours politique qui ne vienne encenser et célébrer les "jeunes" créateurs d’entreprises en leur promettant fonds, aides, simplifications et soutien.

En fait, j’ai moi-même longtemps prêché dans beaucoup d’évènements sur le fait qu’on puisse devenir entrepreneur à tout âge et en toutes circonstances : avant la vingtaine comme Palmer Luckey le fondateur d’Oculus Rift ou après la cinquantaine, comme Jack Covey inventeur du pistolet Taser, qui ne s’y est mis qu’après sa retraite de la Nasa. Il existe, qui plus est, pléthore de formes d’initiatives : de l’entrepreneuriat social à l’intrapreneuriat en passant par la franchise.

Du coup, quelques questions se posent : Sommes-nous tous prédisposés ou destinés à être entrepreneurs ? Est-ce exactement un critère d’intelligence ou de réussite ? Y a-t-il des personnes avec une prédisposition innée et d’autres non ?

Evidement que nous ne devons pas tous devenir entrepreneurs ! Si nous étions tous entrepreneurs, on embaucherait qui pour faire le boulot ! Malheureusement, un dicton populaire dit : Si tu ne réalises pas ton rêve, quelqu’un t’embauchera pour réaliser le sien. Histoire de culpabiliser tous ceux qui ne sont pas entrepreneurs.

Profil type de l’entrepreneur

Pendant mes déplacements en voiture tout au long de la journée, j’écoute souvent des Podcasts musicaux ou de différentes émissions radio. J’ai écouté très récemment une interview de Marc Simoncini, le fondateur du site de rencontres Meetic. Alors, je m’attendais à écouter un homme extrêmement sûr de lui, voire arrogant. Au lieu de ça, j’ai découvert un homme d’une humilité, d’une modestie ! Mais également, comme toujours, quelqu’un qui est loin d’être un premier de la classe : d’abord il n’a pas la moyenne au baccalauréat ! Il ne doit son diplôme qu’à l’examinateur, un peu pressé de rentrer chez lui. Ensuite, son choix de l’informatique comme domaine d’études tient du véritable hasard. Mais surtout, sa première expérience comme développeur dans le Minitel lui a permis de découvrir la puissance de la messagerie instantanée et l’énorme potentiel du business de la rencontre, ce qui l’a poussé bien plus tard à lancer Meetic. On est loin de l’image mythique du leader visionnaire qu’on nous vend. C’est plus le malin, observateur, à l’écoute des besoins et quelque peu opportuniste.

QI contre VE

L’enseignement scolaire et universitaire tels qu’ils sont envisagés actuellement, dans le meilleur des cas et lorsqu’ils sont très efficaces, favorisent les gens à très fort Quotient Intellectuel. Des personnes qui sont capables de comprendre des concepts compliqués et de les appliquer dans des cas réels. Ceux qui seront les meilleurs pour mettre en application les connaissances et les solutions connues aujourd’hui.

Les écoles qui produisent les élites de la nation se moquent totalement de ce qu’elles ne connaissent pas. En poussant le concept un tout petit peu plus loin, on dira qu’elles favorisent les gens dociles, incapables d’initiatives et capables de reproduire à l’identique les choses apprises. Ceci a été très utile jusqu’à un passé récent. Malheureusement, ce n’est pas du tout ce genre de personnes dont on a besoin dans le monde d’aujourd’hui.  Et voilà pourquoi il y a une constante chez les gens très innovateurs : ils sont en échec scolaire. Il est donc très peu probable qu’un major de promotion s’intéresse à l’entreprenariat.

Les innovateurs sont également inemployables, puisqu’ils ne collent pas avec l’image qu’on se fait de l’employé idéal : on se souvient des déboires de Jack Ma, fondateur d’Alibaba, lorsqu’il dit par exemple que chez KFC, sur 24 candidats, il a été le seul à ne pas avoir été recruté. Ceci est loin d’être anecdotique.

A l’inverse, les gens avec un Quotient Emotionnel élevé sont capables d’appréhender des situations nouvelles. Ils sont par exemple plus à même de trouver des connexions entre des évènements très éloignés, ce qui est la voie royale de l’innovation. On rapporte que Bill Gates avait dit un jour : "J’ai un ami de fac très brillant. Il a réussi tous ses examens, il a eu de très bonnes notes et a brillamment validé ses diplômes." Puis il poursuit en disant : "Il travaille actuellement chez Microsoft."

En fait, quand je vois autour de moi, je vois par exemple un tas de développeurs informatiques extrêmement compétents, brillants, à la pointe de la technologie, qui sont salariés d’entreprises. Parfois je parle avec l’un d’eux de l’idée de créer une startup et la réponse est invariablement : "j’ai une idée de produit. Un jour peut-être je me lancerai". Mais ce jour-là n’arrivera probablement jamais. Pas tant que le travail de développeur paye les factures : pourquoi troquer une situation stable et sûre contre une situation incertaine, voire risquée ? En fait, les startups sont créées par des gens juste assez bons, qui ne sont pas les meilleurs de leurs groupes. C’est le sens de l’une des phrases du chercheur Idriss Aberkane lorsqu’il dit : « si je devais recruter, je préfère celui qui a 12 de moyenne à celui qui a 19 ».

L’entrepreneuriat, art ou science ?

Donc, si du point de vue macroscopique, tout le monde peut être entrepreneur, un zoom vers l’avant nous dira qu’un entrepreneur est quelqu’un qui est moins arithmétique que pragmatique. Ceci est valable aussi longtemps qu’on considère l’entreprenariat comme une compétence magique, dans laquelle excellent certaines personnes, sans que l’on sache pourquoi.

Depuis le début de la décennie, il existe une théorie, dite de l’effectuation entrepreneuriale, qui décrit les attitudes à avoir pour réussir la création de son entreprise. Il existe également une méthodologie qu’on appelle "Lean Startup" qui décrit la marche à suivre pour développer un nouveau produit dans un marché incertain. Il est très probable qu’une personne pragmatique et armée de tels outils a infiniment plus de chance de réussir son projet entrepreneurial qu’une personne qui est armée juste de son instinct et de sa volonté.

Ce que je veux dire c’est que, ce qui nous parait être un art inaccessible au commun des mortels, peut finalement s’avérer être une science que l’on peut apprendre, enseigner et reproduire.

Puisque notre pays est à l’aune d’une nouvelle étape de son développement, au lieu de promettre crédits bancaires et autres réductions fiscales aux porteurs de projets, on gagnerait à réformer notre système éducatif : que nos écoles forment moins nos enfants à réciter par cœur des textes et nos universités forment moins nos étudiants à appliquer des théories centenaires à résoudre des problèmes d’hier. A la place, il faudrait qu’on forme la nouvelle génération à appréhender le changement et à affronter les problèmes qui apparaitront dans 5, 10 ou 20 ans, lorsqu’ils seront aux commandes.

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