Date : 19/12/2018
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1 octobre 2018 Rabah Meziane Imprimer

"Impilo-Med est la première entreprise en Algérie à avoir créé une machine médicale"

Dans cet entretien, Walid Noui nous présente la startup qu'il a cofondée: Impilo-Med, spécialisée dans la conception et la fabrication d'appareils multifonctions pour le secteur de la santé.  

 

N’TIC Magazine : Pouvez-vous présenter Impilo-Med à nos lecteurs ?  

Walid Noui : Impilo-Med est une startup algérienne créée en mars 2018. Elle conçoit des appareils multifonctions, modulables et adaptables, destinés au domaine de la santé, en se basant sur les dernières technologies.

 

N’TIC : Comment cette startup est-elle née ? 

WN : Notre startup a été créée par un concours de circonstances tragique. L'idée de créer notre Smart Medical Device (SMD), notre premier produit, remontait déjà à plusieurs années, quand j’étais en résidanat dans ma spécialité à l'hôpital de Parnet. C’était en 2010 et je venais de perdre un de mes patients car je n’avais pas de pompes à perfusion. Ce malade, un nourrisson, est décédé en raison d’un perfuseur manuel obsolète, un modèle datant de plusieurs décennies.

C’était comme une claque. Il y avait toujours des accidents avec ce type de perfuseurs mais jamais de décès. Après cet incident, nous avons fait des mains et des pieds auprès de l’administration hospitalière pour nous procurer des machines de monitoring. Nous en avons reçu deux que nous exploitions pour les cas graves. La machine était toutefois accompagnée que de 50 perfuseurs, consommés en quelques semaines. Lorsque nous avons demandé à nous fournir de nouveaux perfuseurs, l’administration nous a signifié que l’hôpital ne pas se permettre de payer des consommables à 500 DA.

C’est à ce moment-là que l’idée a germé. J’ai alors commencé à créer la première machine, la Smart Medical Device, en l’occurrence. J’avais bien avancé dans sa partie mécanique et sa conception mais je stagnais aux commandes électroniques.   C’est à l’USTHB, où je cherchais un partenaire maîtrisant l’électronique, que j’ai rencontré Nazim Ouadahi. Nous avons commencé à travailler en 2014 pour compléter la machine et déposer le brevet fin 2015 auprès de l’INAPI (Institut National Algérien de Propriété Industrielle).

 

N’TIC : Mais Impilo-Med n’a vu le jour qu’en mars 2018, c’est-à-dire deux années après ...

WN : Oui. L’idée de créer une startup n'était toujours pas à l’ordre du jour. Nous avons même tourné en rond pendant plusieurs mois. Nous avons participé à plusieurs concours, comme le MIT Entreprise Arab Startup Competition où nous avons finis dans le TOP 10,  puis au Salon national de l’innovation où nous avons décroché le deuxième prix. Puis, face au manque de savoir-faire industriel et de volonté de la part des ministères de la Santé et de l’Industrie, nous avons fini par abandonner le projet.

L’idée a ressurgi en 2017, lorsque l’Institut Habba, du nom du célèbre inventeur algérien, a ouvert ses portes à Alger. Nous avions rencontré auparavant son fondateur à la conférence Fikra, où il nous a révélé son intention de lancer un incubateur de startups, donnant un nouveau souffle à notre projet. Après avoir exposé notre idée à M. Belgacem Habba en personne, nous avons déposé un dossier pour créer une startup. Et Impilo-Med voit le jour.

Notre projet a même maturé dans cet incubateur les 6 derniers mois. Nous avons commencé par une machine de perfusions pour aboutir à un équipement modulable multifonctions.

 

N’TIC : A quelle problématique répond le Smart Medical Device ?

WN : Nous avons constaté dans le milieu hospitalier une discordance entre le nombre d’infirmiers et le nombre de lits. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) recommande généralement d’avoir un infirmier pour trois malades dans un service ordinaire. La norme n’est jamais respectée, même dans les pays développés. Les professionnels de la santé ont ainsi besoin de machines médicales pour les aider à surveiller, monitorer les malades et leur administrer différents types de médicaments.

Actuellement, les seules offres de ces machines sont celles des fabricants de matériels médicaux, qui les proposent avec des consommables spécifiques. Ils vendent des équipements à des prix  élevés et les consommables compatibles sont tous aussi chers. Ce business model n’est pas bénéfique pour les structures de santé.  D’ailleurs, en Algérie, sur 77.000 lits d’hôpital, seulement 5% en sont équipés. Un chiffre dérisoire.

Notre machine met justement fin à ces soucis. Le Smart Medical Device peut assurer plusieurs fonctions médicales sans exiger un consommable spécifique. Notre machine peut par exemple assurer la perfusion avec un perfuseur standard, dont le coût est de 30 DA, loin des 3 ou 4 dollars des consommables spécifiques.

Notre SMD permet également de diviser par 3 le coût des machines, rassemblées toutes dans notre équipement. Généralement, un hôpital nécessite un équipement pour surveiller un malade, un autre pour lui administrer des médicaments, un troisième pour le perfuser etc. Chacune des machines coûte entre 1000 et 2000 dollars pour un total minimal de 4000 dollars, sans compter les consommables spécifiques.

 

N’TIC : Comment fonctionne votre SMD ?

WN : Le Smart Medical Device regroupe toutes ces fonctions à travers des modules adaptables selon la situation du patient. Les modules, qui coûtent trois à cinq fois moins cher que les machines, sont reliés à une carte-mère dont les données sont affichées sur un écran. Lorsqu’un malade a juste besoin d’être surveillé, l’infirmier sélectionne le module de surveillance. En cas de besoin supplémentaire de perfusion, le module équipé à cet effet entre en fonction.

 

N’TIC : Avez-vous entamé la fabrication de votre machine ?

WN : Mis à part le prototype, pas encore. Depuis notre dernier concours, nous nous sommes mis à la recherche d’un partenaire industriel algérien. Toutefois, nous avons perdu beaucoup de temps, malgré plusieurs discussions avec des groupes industriels algériens, privés et publics, leaders dans leurs domaines. Nombre d’entre eux ont pourtant exprimé leur intérêt mais personne n’a confirmé pour investir dans le projet.

Nous avons l’impression qu’ils ne font pas confiance aux inventeurs algériens. Bien que nous présentions un brevet pour notre invention, certains n’ont pas manqué de faire preuve de scepticisme.

 

N’TIC : Pourtant, vous avez brillé dans plusieurs concours d’innovation nationaux et internationaux ... Pourquoi les industriels ne sont pas séduits par votre projet ?

WN : Je pense que le problème réside dans notre écosystème. Nous avons surtout compris chez Impilo-Med qu’un écosystème est un mindset et pas seulement une question de ressources, matérielles ou financières, et cette culture est encore peu répandue en Algérie. Le temps, c’est de l’argent, mais la notion de réactivité nous a semblé être une lacune dans  l’état d’esprit des industriels algériens.

Il s’agit aussi d’un problème juridique. La loi en Algérie ne définit pas un capital d’amorçage des fonds mobilisés pour financer l’incubation de startups. L’avantage avec ce capital est que ni les industriels ni les porteurs de projets ne sont lésés en cas d’échec du projet.

Les industriels algériens sont ainsi obligés de contourner la loi pour investir dans des stratups. Ils doivent, par exemple, attribuer ces budgets à des dépenses marketing ou de recherche et développement, voire même changer de statut pour créer un partenariat.


N’TIC : Dans ce cas, comment Impilo-Med envisage-t-elle de prendre son envol ?

WN : Nous avons changé l’axe de notre business model. Une décision encouragée par notre participation à plusieurs séances de coaching en entrepreneuriat. Plusieurs coaches, de différentes nationalités, se sont accordés à nous affirmer que développer une machine médicale en Algérie, c’est-à-dire en Afrique, n’est pas crédible.

Nous visions l’Algérie au début de notre aventure. Nous avions effectué une étude de marché auprès d’une dizaine d’hôpitaux. Le staff médical s’est dit “prêt” à adopter notre équipement. Impilo-Med ambitionnait de produire notre SMD ici pour apporter de la valeur ajoutée à notre tissu industriel.

Désormais, nous cherchons un partenaire étranger de renommée mondiale. Nous considérons qu’il s’agit de la seule issue, après tant de mois de vaine prospection et de coaching en Algérie. Notre business model s’est mué vers le design et la conception des machines, dont les licences seront vendues aux fabricants. Nous visons notamment la Chine, l’Inde et les pays en voie de développement.

Pour ce faire, Impilo-med participe à plusieurs concours internationaux afin de séduire des investisseurs et industriels étrangers. Nous avons pris part en mai 2018 au Salon Viva-Technologies, en France et nous prendrons part en octobre 2018 à Startup Istanbul puis à une autre compétition en France sur le Health-Tech.

 

N’TIC : Quel avenir prévoyez-vous pour votre startup ?

WN : Nous sommes toujours dans la phase “early stage” mais nous avons une vision lointaine, qui est de faciliter l’accès aux nouvelles technologies de l’information et de la communication dans le secteur de la santé.

 Impilo-Med, qui est la première entreprise en Algérie à avoir créé une machine médicale, prévoit de concevoir et développer plusieurs autres machines médicales.

 J’’ai déjà deux brevets à l’INAPI et quatre autres projets à développer. Nous désirons par exemple créer un système d’information sur la présence effective et l’état en temps réel des malades dans les hôpitaux. Nous travaillons également sur un projet de connexion du réseau inter-hospitalier.

 

N’TIC : En se basant sur les défis auxquels fait face Impilo-Med, que pensez-vous de l'entrepreneuriat dans l’e-santé en Algérie ?

WN : Cette branche est toujours à l’état embryonnaire. En réalité, tout qui se développe est du software (logiciel), comme des applications Android ou des sites web. Cependant, personne ne fait du hardware. Jamais une machine médicale n’a été développée en Algérie car ce processus nécessite des ressources financières considérables. Mais telle est notre motivation.

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